Contribution à la Réflexion Andragogique sur «L'Économie du Savoir»

Par Francine D'Ortun

Université de Montréal

On se lasse de tout, excepté d'apprendre (Virgile, 70 -19 av. J.-C.). Que représente l'éducation des adultes dans le contexte de la mondialisation? Écris à quelques semaines du Sommet des Amériques, ce texte est motivé par l'occurrence croissante des expressions « formation continue », « société du savoir » et « économie du savoir » à l'intérieur des médias et il ne prétend à rien d'autre que de contribuer à une réflexion sur la position andragogique au regard des enjeux mis en lumière par les récentes réformes en éducation qui traduisent des priorités d'action (diplomation et accès à la formation pour le plus grand nombre) que le Québec partage avec d'autres sociétés démocratiques telles la France et les États-Unis.(1)

Nouvelle donne éducative

Qu'implique, pour la pratique andragogique, le mariage entre « économie » et « savoir »? Est-ce l'annonce d'un marché de la formation qui se subordonne à l'économie? (2) Les andragogues ont-ils des responsabilités spécifiques face aux apprenants adultes dans l' « économie du savoir »? Il est sans doute casse-cou d'aborder le sujet de l'éducation des adultes dans l'économie du savoir avec seulement quelques pages devant soi. L'andragogie n'en demeure pas moins notre domaine puisqu'elle s'intéresse à toutes les questions théoriques et pratiques qui touchent l'éducation des adultes dans toutes leurs manifestations et leurs formes d'expression, qu'elles soient formelles ou informelles, organisées ou auto-dirigées et elle étudie les facteurs politiques, économiques, culturels, physiques, psychologiques et sociaux qui influencent le développement de l'apprenant adulte, que l'activité éducative se déroule individuellement ou en groupe, par nécessité professionnelle ou par intérêt personnel.(3)

La démonstration que l'éducation et le développement humain sont étroitement liés n'est plus à faire; des efforts et des investissements accrus dans le domaine de l'éducation procurent clairement des avantages avérés dans de nombreux secteurs du développement humain. L'éducation des adultes est devenue un enjeu de société et deux indicateurs en témoignent; l'accroissement rapide de la participation des populations adultes et la multiplication des énoncés de politiques à travers le monde. Actuellement, 90% de la population qui sera adulte en l'an 2010 a déjà quitté l'école, soit la formation initiale. Or si l'on veut accroître la compétence de la population de l'an 2010, la seule voie possible passerait par l'éducation et la formation des adultes, puisque 90% des gens ont déjà quitté la formation formelle. Ce constat de l'OCDE, repris par beaucoup d'agences, souligne l'urgence d'accroître les compétences des adultes dans les différents champs du savoir.(4) L'évolution québécoise du champ éducatif des adultes s'inscrit dans une nouvelle logique de développement en réponse à la mondialisation des économies. La formation de base (dont l'alphabétisation et la francisation font partie) doit répondre à la pression exercée sur les individus quant à l'insertion ou la réinsertion socioprofessionnelle et la formation liée au marché du travail doit permettre aux personnes d'exercer des professions de plus en plus soumises aux normes nationales et internationales de compétences.(5) Le corollaire à la multiplication des exigences du marché de l'emploi serait la diversification des besoins en éducation. Les andragogues ont-ils un rôle spécifique à jouer auprès des apprenants adultes dans l'arrimage individus-qualifications-emplois?

L'enjeu de la qualification professionnelle

Le système d'enseignement postsecondaire constitue un cas unique car sa clientèle proviendra de tous les groupes d'âge. Il faudra composer avec les besoins en cours de recyclage et en ludoéducation d'une population vieillissante. La réduction des effectifs par les grandes entreprises influe de deux façons sur l'importance de ces besoins. D'abord, les « survivants » des exercices de réduction des effectifs devront enrichir leurs compétences et bénéficier de formation continue pour maintenir leur productivité, tout particulièrement à mesure que s'élargira le volet technologique de leur travail. Ensuite, les « victimes » des exercices de réduction des effectifs deviendront des consommateurs de formation puisque certains devront acquérir de nouvelles compétences pour décrocher un emploi ou pour se lancer à leur compte et d'autres inscriront l'acquisition de nouvelles connaissances au nombre des objectifs à poursuivre au moment de leur retraite.(6)

Il est de plus en plus question du « marché de la formation ». La formation continue ou l'apprentissage tout au long de la vie génère des enjeux de taille pour l'éducation dont les entreprises privées de formation semblent au fait et dont les principales cibles sont ceux qui aiment apprendre et qui y voient une forme de loisir, ceux qui aspirent à la mobilité professionnelle contraints par les besoins de l'industrie, ou qui s'ennuient (chômeur, retraité, etc.). Conjuguée à la dénatalité, la formation continue constituerait un marché potentiel pour les institutions désertées. Il ne fait nul doute qu'aujourd'hui, la formation des adultes constitue un morceau peu négligeable de la clientèle des universités. On voit des personnes du troisième âge obtenir des doctorats ou suivre des cours par simple plaisir. Les collèges et les universités sont-ils en mesure d'adapter leurs méthodes d'apprentissage et leurs politiques administratives pour répondre aux besoins d'étudiants adultes qui exigeront des niveaux de qualité et de service différents de l'étudiant de dix-neuf ans inscrit au baccalauréat? Ces institutions laisseront-elles au secteur privé le marché de l'éducation des adultes qui, à première vue, pourrait s'avérer lucratif?(7)

L'alternance études-travail est amorcée dans les entreprises, sous la supervision des établissements d'enseignement et un soutien grandissant est apporté à l'alphabétisation en entreprise, à la formation aux nouvelles technologies et aux nouvelles formes d'organisation du travail.(8) Des changements techniques rapides et radicaux signifient que le recyclage peut devoir être quasi continu, l'accès à l'éducation pour les travailleurs plus âgés devant se voir accorder une attention particulière. Par surcroît, de tels changements justifient une formation davantage axée sur les habiletés intellectuelles, accompagnée du perfectionnement constant des compétences des travailleurs. La transformation structurelle a ouvert des possibilités aux travailleurs qualifiés, mais elle a aussi engendré de l'instabilité, fait disparaître des emplois et rendu plus précaire la situation d'importants segments de la population. L'an dernier, environ 150 millions de travailleurs étaient en chômage et environ 300 millions étaient sous-employés.(9) De plus, la technologie n'oblige plus les étudiants à se rendre dans les cadres physiques des universités, par exemple, la Téluq, du Réseau de l'Université du Québec, permet chaque année à plus de 20 000 adultes de poursuivre des études supérieures sans avoir à se déplacer.(10)

Le concept « économie du savoir » est donc là pour durer. L'économie québécoise, comme celle des autres pays industrialisés, est de plus en plus tributaire de la production, de la diffusion et de l'utilisation du savoir.(11) Nous savons que la population québécoise vieillit et que cette tendance a des impacts sur le marché de l'emploi. Le Bureau de la statistique du Québec prévoit que la province va perdre un million de travailleurs d'ici 50 ans. À elles seules, les carrières techniques et scientifiques représentent 14% du marché, une proportion qui ne cesse de croître. Selon le Conference Board du Canada, 177 000 emplois devraient voir le jour d'ici 2004 pour la seule région de Montréal. Combiné au vieillissement de la population : écoles et entreprises vont-elles manquer de jeunes?(12) Faut-il favoriser davantage l'immigration? Les économistes annoncent une pénurie de main-d'œuvre et il y aurait urgence d'agir puisqu'il n'est plus à démontrer qu'une main-d'œuvre instruite et qualifiée attire les investisseurs étrangers; l'investissement étranger, conjugué à la formation, crée un cercle « vertueux » de développement qui aide un pays à accroître sa compétitivité et encourage la production et l'emploi, au fur et à mesure que la technologie et la demande évoluent.(13) La mondialisation modifie de façon irréversible le sens de plusieurs notions dont celles d'État et d'éducation et la mondialisation économique draine une mondialisation de la pauvreté et une conscience sans précédent des inégalités. En contrepartie, les regards multiples sur les disparités ont contribué à l'inclusion de « l'éducation » au nombre des indicateurs mondiaux de la richesse sociale de l'OCDE. L'éducation et la formation demeurent des valeurs « économiquement » sûres.(14) Que peuvent faire les andragogues pour collaborer au maintien de cette richesse? La divergence entre les travailleurs sans diplôme secondaire et les travailleurs diplômés saute aux yeux. Des études établissent que pour chaque année additionnelle de scolarisation la production augmente de cinq à 15%. Plus est, avec les nouvelles technologies, la production repose non plus sur la force musculaire ou sur les machines, mais sur les ressources intellectuelles. La formation a d'énormes répercussions sur les salaires des travailleurs puisque le chômage frappe encore les moins scolarisés et facilite encore l'insertion professionnelle. Les andragogues ont-ils un rôle à jouer auprès des travailleurs exclus en raison de l'obsolescence de leurs compétences?

La formation : levier économique et social

L'objectif de scolarisation des adultes serait donc plus pertinent que jamais. Outre l'asservissement de l'humain à l'économie, le concept de société du savoir surgit dans la foulée anglo-saxonne de reddition des comptes que s'imposent les États. Le Québec n'y échapperait pas et du coup l'éducation, tout comme la santé, est soumise à l'évaluation comptable : Quel est le retour sur l'investissement en éducation?(15) L'engouement pour « les compétences » n'est pas universel et tous n'agréent pas avec l'équation compétence = insertion sociale et professionnelle. Certains auteurs font appel à la fonction « éthique » pour réguler le capitalisme sauvage; les penseurs soulèvent dorénavant l'ampleur des dérives à la mission éducative dont la hausse de conflits d'intérêts chez les chercheurs d'institutions qui sont avides de partenariats avec le secteur privé parce que c'est, semble-t-il, la façon d'administrer à la fois nécessaire et valorisée. Ainsi, la prégnance du concept « économie du savoir » aurait des ramifications multiples, dont certaines encore imprévisibles, dont la plus significative culturellement pourrait être la mutation lexicale en faveur d'un registre d'affaires lorsqu'il est question d'éducation et de formation, par exemple, la communauté du savoir et la concurrence à l'échelle mondiale appellent à faire davantage (16) et les universités cherchent à maintenir des standards d'excellence (17) pour soutenir la concurrence internationale, notamment dans le recrutement des meilleurs professeurs et chercheurs. Outre la question de la prestation de services éducatifs aux adultes, la notion de « société du savoir » aussi nommée « économie du savoir », interpelle un objectif parfois décrié : former et fournir de la « main-d'œuvre compétitive à l'industrie » plutôt que d'instruire intégralement des personnes, développer leur plein potentiel. L'éducation des adultes est-elle en proie à devenir un « bien de consommation »?

L'éducation sort de l'école

« Que chaque maison, baraque ou abri de fortune devienne un centre d'apprentissage » (Nelson Mandela) Apprendre par soi-même est une façon d'apprendre que privilégient certains apprenants par choix ou non. Les adultes apprennent en une multitude d'endroits : établissements d'enseignement publics spécialisés, écoles commerciales ou techniques privées, syndicats, associations professionnelles, groupes populaires, employeurs, fournisseurs de matériel spécialisé, bibliothèques, musées, sur les lieux du travail, à la maison avec ou sans ordinateur, dans les cafés Internet, n'importe où grâce à la vidéoconférence, etc. Cette diversité serait favorable (18) : la multitude des acteurs, des personnes formées, des formateurs et des lieux de formation ainsi que la diversification des modes de production évoquent l'idée d'un marché en concurrence. La diversification des lieux d'apprentissage est une autre tendance lourde : la formation continue, la mise à jour des compétences, le plaisir d'apprendre ne sont que quelques-uns des phénomènes contemporains qui contribuent à la diversification des lieux d'apprentissage. Cette nouvelle donne oblige-t-elle une réflexion plus approfondie sur la valeur des diplômes et la reconnaissance des acquis hors établissements?

L'accès à l'éducation pour des milliards d'humains passe nécessairement par le téléapprentissage : une question de coûts et une question l'accessibilité. C'est avec le traité de Maastricht (1992) que le développement de la formation à distance (FAD) devient un objectif majeur pour faire face aux défis de l'emploi et de la qualification. Dans un contexte où les besoins en éducation vont croissant, mais où les moyens financiers de l'État sont de plus en plus retreints, la formation à distance s'avérait une solution avantageuse compte tenu des économies qu'elle permet tout en contribuant de façon significative au développement de l'éducation au Québec. Près de 17 000 cours sont offerts mondialement par Internet dont quelques 2700 au Canada et ce nombre augmente sans cesse. Au Québec, la clientèle touchée annuellement par la formation à distance s'élève à environ 50 000 à 60 000 inscriptions-cours.(19) Au Québec, près de 100 000 personnes sont engagées dans des parcours de formation à distance. Elles le font principalement à travers trois établissements mandatés par le ministère de l'Éducation comme opérateurs aux trois ordres d'enseignement : la Société de formation à distance des commissions scolaires du Québec (SOFAD) intervient au secondaire; le Centre collégial de formation à distance (CCFD) couvre l'univers des cégeps; et la Télé-Université œuvre à l'ordre d'enseignement universitaire. La clientèle adulte en reconversion de carrière constitue une part importante de ce boom. Internet pourrait permettre de récupérer ces étudiants ayant souvent un emploi et des contraintes de temps. Dans plusieurs universités, la formation à distance est par ailleurs devenue un moyen essentiel pour rendre accessible la connaissance sur un grand territoire et les besoins de la développer davantage se manifestent partout à travers le monde.(20) La FAD est en plein essor mondialement mais son développement suppose un profond changement dans nos façons de former et de se former.(21) Quelle est la position des andragogues sur le potentiel de la formation à distance en éducation des adultes?

Accéder au savoir et à l'économie mondiale

L'école virtuelle c'est aussi la multiplication des valeurs communes et, dans un contexte de mondialisation, chaque nation a des valeurs à diffuser. Les universités les plus prestigieuses au monde dépensent des millions de dollars dans le nouveau créneau du téléapprentissage, des cours par Internet. Les nouvelles technologies de l'information vont-elles réellement révolutionner l'enseignement, entraîner des profits et faciliter l'accès à la formation à des milliers d'adultes partout sur la planète? Dans une perspective (sociale) de formation continue des adultes et du développement du plein potentiel de chaque personne, les andragogues ont-ils des responsabilités spécifiques face aux apprenants adultes dans un contexte d'« économie du savoir »?

(1) Voir Ministère de l'éducation du Québec (MÉQ). « La scolarisation au Québec et dans les pays de l'OCDE », Bulletin statistique de l'éducation, 1999 :

http://www.meq.gouv.qc.ca; Voir OCDE. Analyse des politiques d'éducation 1999, Paris, OCDE; Voir Carnoy. Globalization and educational reform: what planners need to know, Paris, UNESCO, 1999; Voir MÉQ. Pour une politique de l'éducation des adultes dans une perspective de formation continue, 2000 : http://www.meq.gouv.qc.ca/REFORME/pol_adultes/index.html; Voir Sommet du Québec et de la jeunesse, 1999 : http://www.meq.gouv.qc.ca; Voir MÉQ. Plan d'investissements universitaires du 1er juin 1000 au 31 mai 2004 : http://www.meq.gouv.qc.ca; Voir Bélair. L'éducation en 2025, Ottawa, CRDI, 1999; Voir aussi Bond et Lemasson. Un nouveau monde du savoir: les universités canadiennes et la mondialisation, Ottawa, CRDI, 1999.

(2) Voir Guppy. L'éducation au Canada: tendances récentes et défis à relever, Statistiques Canada, 1998.; Voir Dumont, Langlois et Martin. Traité des problèmes sociaux, Québec, IQRC, 1995.

(3) D'après le programme d'Andragogie, Université de Montréal.

(4) Voir Bélanger. « Le nouveau contexte des politiques d'éducation et de formation des adultes », dans Hautecoeur, Politiques d'éducation et de formation des adultes, Séminaire international de Québec, 29 novembre au 2 décembre 1999, Québec, MÉQ et UNESCO, 2000.

(5) Voir Hautecoeur, op. cit.

(6) Voir Foot et coll. Les tendances démographiques au Canada, 1996-2006, Ottawa, 1998.

(7) Voir Foot, op. cit; Voir aussi Petrella. « La formation au futur : les pièges de l'économie de marché dérégulée » Revue des sciences de l'éducation, Vol. XXIII, no 1, 1997.

(8) Voir Hautecoeur, op. cit.

(9) Voir Bureau International du Travail (BIT), Rapport sur l'emploi dans le monde 1998-1999.

(10) Voir Harvey. Pour une société en apprentissage, IQRC, Québec, 1997.

(11) Voir Institut de la statistique du Québec. Bulletin sur l'économie du savoir, vol. 1, 2000.

(12) Voir Fontaine. « Emplois et sciences: l'arrimage manqué ? », Interface, Vol. 19, no 3, 1998.

(13) Voir Delors. L'éducation. Un trésor est caché dedans, Paris, UNESCO et Odile Jacob, 1996.

(14) Voir Petrella, op. cit.; Voir aussi Sommet du Québec et de la jeunesse, op. cit.

(15) Voir Migué et Marceau. Le monopole de l'éducation, PUQ, 1989.

(16) Voir Bulletin du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST). « L'application de la Loi 95 », mai 1996.

(17) Voir Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ). Quelques données et indicateurs significatifs sur le système universitaire québécois, 2000.

(18) Voir Lemelin. L'Économiste et l'éducation, PUQ, 1998.

(19) Voir Comité de liaison de la formation à distance (CLIFAD) : http://www.ccfd.crosemont-ac.ca/.

(20) Voir Dionne et Deschênes. « La recherche sur le matériel pédagogique pour la formation à distance », ACFAS, 1997; Voir aussi Association canadienne de l'éducation à distance (ACÉAD). L'apprentissage ouvert et la formation à distance au Canada, 1999 : http://olt-bta.hrdc-drhc.qc.ca.

(21) Voir Jacquinot. « Apprivoiser la distance et supprimer l'absence? », Revue Française de Pédagogie, no 102, 1993.


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